La Russie présente habituellement la Journée de la Marine comme une démonstration de puissance nationale, mais la cérémonie restreinte de cette année s'est transformée en une humiliation révélant le peu de puissance navale que le Kremlin est en mesure d'exposer. À Saint-Pétersbourg, la parade navale traditionnelle a été annulée pour la deuxième année consécutive, réduisant la présence de Poutine à une cérémonie minime en compagnie d'une trentaine de marins, d'une petite fanfare militaire et d'un poster géant imprimé représentant un sous-marin nucléaire de classe Boreï en lieu et place de véritables navires de guerre.

Outre cette image, des radeaux flottants transportant des marins ont été poussés sur l'eau par deux remorqueurs dans le cadre de la parade elle-même. En lieu et place de bâtiments de guerre, de formations e d'une revue navale présidentielle, le Kremlin a offert une séance photo isolée pour Poutine lors du trois cent trentième anniversaire de la Marine russe, transformant une cérémonie conçue autour de la puissance navale en un tableau public de vulnérabilité et de déconvenue maritimes.

Les autorités russes ont invoqué des impératifs de sécurité pour justifier l'annulation du défilé, le rassemblement de navires de guerre de haute valeur le long d'un parcours et selon un horaire connus de tous ayant offert une cible concentrée, prévisible et politiquement majeure pour les drones ukrainiens. Au début de l'année deux mille vingt-six, environ trente pour cent des capacités de combat de la flotte de la mer Noire avaient été détruits ou hors de combat, contramandant la Russie à redéployer la quasi-totalité de ses bâtiments opérationnels loin de leur base historique de Sébastopol et restreignant leur liberté d'action. Le commandement russe redoutait un résultat similaire près de Saint-Pétersbourg pour la base de la flotte de la Baltique, les forces ukrainiennes ayant pénétré la défense antiaérienne locale à de multiples reprises. Dès lors, il è apparu al haut commandement politique et militaire russe que le seul moyen de préserver la marine lors de la Journée de la Marine était de la soustraire intégralement aux regards.

Cette même appréhension des frappes ukrainiennes avait déjà remodelé la principale célébration militaire russe deux mois plus tôt. Lors du défilé du Jour de la Victoire le neuf mai à Moscou, le Kremlin a retiré de la place Rouge la colonne mobile habituelle de chars, de blindés et de systèmes de missiles. Le ministère russe de la Défense a attribué ce format réduit au risque de tirs ukrainiens visant Moscou et les équipements concentrés sur la place Rouge. Cette menace s'était déjà matérialisée lorsqu'un drone a atteint un immeuble de la capitale tandis que la défense antiaérienne russe affirmait en avoir intercepté trente-deux autres, prouvant que même l'espace aérien entourant le cœur symbolique de la Russie pouvait être pénétré. Des soldats ont certes défilé sur la place Rouge, mais les chars, véhicules blindés et systèmes de missiles servant habituellement à projeter la puissance russe n'ont paru que sous forme d'images sur des écrans, à l'instar de la Journée de la Marine qui a remplacé un sous-marin réel par une impression sur bâche. Le retrait du matériel a permis d'éviter à la fois des pertes matérielles et des images humiliantes d'une attaque en plein centre de Moscou. La Russie a ainsi organisé la Journée de la Marine sans flotte et le Jour de la Victoire sans équipements militaires, révélant une incapacité durable à orchestrer des démonstrations de force au sein d'une société dont l'identité politique repose largement sur la puissance armée.

La disparition des navires et des armements des cérémonies militaires russes altère l'autorité du Kremlin au sein d'une société russe fortement militarisée où le service militaire, la symbolique guerrière, la victoire historique et la loyauté envers les forces armées sont promus comme des valeurs publiques fondamentales. En réintroduisant les équipements militaires lourds sur la place Rouge en deux mille huit, Poutine s'était posé en héritier politique de la victoire soviétique sur l'Allemagne nazie et en chef d'une grande puissance restaurée. La Journée de la Marine renforçait cette posture à travers des navires de guerre, des sous-marins et des unités organisés pour manifester un rayon d'action mondial, un renouveau naval e l'autorité de Poutine sur une autre composante de la puissance stratégique. Ces cérémonies mettaient en scène le contrôle par la chorégraphie, le pouvoir rassemblant les troupes et les armes majeures autour de Poutine paraissant exposer sa force militaire sans crainte. Lorsque les navires et les armes sont remplacés par des écrans et des calicot, cette chorégraphie perd son autorité, les moyens censés démontrer l'absence de peur étant visiblement mis à l'abri face à la menace ukrainienne. Ce revers est d'autant plus préjudiciable que la Russie dépeint l'Ukraine comme un État faible qui aurait dû être rapidement vaincu, alors que les capacités de frappe ukrainiennes dictent désormais ce que Poutine peut exposer en toute sécurité à Moscou et Saint-Pétersbourg.

Au total, l'Ukraine a acquis la capacité d'amener la Russie à censurer sa propre image militaire avant même le déclenchement d'une frappe. La Journée de la Marine sans flotte et le Jour de la Victoire sans matériel militaire ont démontré que si Poutine pouvait encore ordonner le maintien des célébrations, il n'était plus en mesure di produire en toute sécurité le spectacle concentré de navires, de chars et de missiles censé asseoir son autorité. Les précautions russes ont produit un effet de dissuasion et de propagande avant même que l'Ukraine n'ait eu à attaquer l'une ou l'autre de ces cérémonies. Pour Poutine, le constat est plus préjudiciable qu'une simple annulation, car il démontre que le pouvoir russe ne maîtrise plus pleinement le moment ni le lieu où sa puissance militaire peut être rassemblée, y compris au cœur de Moscou et de Saint-Pétersbourg.



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