Depuis près de quinze ans, la Turquie accroît méthodiquement sa présence militaire, économique et diplomatique en Somalie. Dans ce contexte, Ankara a tiré parti de la dépendance croissante de Mogadiscio à son égard pour consolider son ancrage local, élevant la Somalie au rang de base opérationnelle avancée et de hub régional pour la projection de la puissance turque dans la Corne de l'Afrique et au-delà.

La présence militaire turque en Somalie s'est matérialisée de manière éclatante en deux mille dix-sept, lorsque Ankara a inauguré le complexe de Camp Turksom à Mogadiscio, sa plus importante emprise militaire à l'étranger. Plus de quinze mille soldats somaliens y ont reçu une instruction à ce jour. Parallèlement, la Turquie a entrepris de livrer des chars de combat à la Somalie, notamment des variantes M-48 et M-60 Patton, afin de renforcer le potentiel terrestre de l'unité de commandos Gorgor de l'armée somalienne. Les instructeurs turcs forment actuellement les forces Gorgor au maniement des blindés lourds tout en perfectionnant leurs aptitudes tactiques au combat. Toutefois, l'engagement turc dépasse le strict cadre de la coopération militaire : Ankara a également préempté des positions clés dans l'économie et plusieurs secteurs stratégiques du pays. À titre d'exemple, la société turque Albayrak détient la concession du port de Mogadiscio depuis plusieurs années, tandis qu'une autre firme turque, Favori, administre l'aéroport international Aden Adde. En outre, la Turquie et la Somalie ont conclu en deux mille vingt-quatre un accord-cadre de coopération économique et de défense, en vertu duquel Ankara soutiendra la protection de la zone économique exclusive somalienne et la reconstruction de sa marine. Les termes rapportés prévoient également l'attribution à la Turquie d'une part substantielle des revenus générés par les projets maritimes développés, pouvant atteindre trente pour cent dans certains cas.

La longue façade maritime somalienne bordant le golfe d'Aden positionne la Turquie à proximité immédiate des accès au détroit de Bab el-Mandeb, l'un des verrous maritimes les plus stratégiques de la planète. Situé à la jonction de la mer Rouge et du golfe d'Aden, ce détroit voit passer environ douze pour cent du commerce mondial. Le récent conflit iranien a démontré la rapidité avec laquelle le contrôle d'un point névralgique maritime comme le détroit d'Ormuz peut se muer en levier stratégique majeur. Les hostilités ont également mis en exergue l'importance capitale du détroit de Bab el-Mandeb, canal reliant le golfe d'Aden à la mer Rouge et au canal de Suez. Actuellement, l'Arabie saoudite exporte entre trois et quatre millions de barils de pétrole par jour via la mer Rouge, soit près du double des volumes enregistrés en deux mille vingt-quatre. La crise a donc surévalué l'intérêt stratégique des positions que les puissances régionales et globales s'efforçaient déjà de sécuriser autour de la mer Rouge. La Somalie offre ainsi à Ankara un point d'appui précieux aux abords méridionaux de Bab el-Mandeb, à partir duquel elle peut étendre son influence maritime.

La Turquie s'insère toutefois dans une compétition déjà saturée pour le contrôle des accès à Bab el-Mandeb. Parmi les acteurs régionaux, les Émirats arabes unis ont déjà structuré un réseau logistique puissant grâce à des investissements majeurs dans le port de Berbera, la zone économique spéciale et les corridors terrestres du Somaliland. De leur côté, les États-Unis et la Chine maintiennent d'importantes installations militaires au Djibouti voisin, s'assurant des positions permanentes le long du même axe maritime. La Russie tente également, sans succès jusqu'à présent, d'établir une présence navale permanente à Port-Soudan.

Face à cette rivalité accrue, la Turquie cherche à renforcer sa posture stratégique en Somalie en étendant ses activités au-delà des domaines maritime et terrestre pour se doter d'une capacité de projection aérienne et spatiale. En octobre deux mille vingt-cinq, Ankara a mis en chantier un centre de lancement spatial dans la zone de Warsheikh, à environ soixante-dix kilomètres au nord de Mogadiscio. Bien que la Turquie présente officiellement ce site comme un centre de lancement de satellites, un rapport français indique qu'il pourrait également servir aux essais de ses propres missiles hypersoniques et balistiques à longue portée. Parallèlement, les autorités turques ont annoncé leur intention de procéder depuis le territoire somalien au premier tir d'essai de leur missile balistique intercontinental Yildirimhan. Ce vecteur serait capable d'atteindre des cibles à six mille kilomètres avec une charge utile de trois mille kilogrammes. Enfin, la compagnie nationale Turkish Petroleum a entamé des prospections pétrolières et gazières dans les eaux somaliennes et procède actuellement au forage d'un puits offshore nommé Cirak-1, dont les premiers résultats sont attendus d'ici la fin de l'année deux mille vingt-six.

En somme, après plus d'une décennie d'accroissement continu de ses investissements en Somalie, la Turquie s'est hissée dans une position lui permettant d'influer directement sur la géopolitique de la Corne de l'Afrique et du détroit de Bab el-Mandeb. Disposant d'une base majeure d'instruction militaire, déployant des blindés lourds, menant des prospections énergétiques offshore et aménageant un site potentiel de tests balistiques, la Somalie est devenue l'un des pivots centraux des ambitions régionales turques. Toutefois, Ankara s'implante dans un espace où plusieurs puissances régionales et globales conservent des ancrages historiques. Le maintien de cette influence exigera d'Ankara qu'elle compose et rivalise avec ces acteurs établis autour de la mer Rouge. La Somalie dépasse ainsi le statut de simple partenaire extérieur pour la Turquie : elle se transforme en une plateforme stratégique d'instruction militaire, d'accès maritime, de prospection énergétique et de technologies de pointe pour l'ensemble de la région.



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